Série · Cyberdéfense active japonaise · 3/4
Ce que les dispositifs japonais et français ne couvrent pas encore, et ce que la France peut en retenir.
Rappel. Les deux premiers articles de cette série ont présenté la loi japonaise de cyberdéfense active, entrée en vigueur le 1er octobre 2026, puis l’ont comparée au dispositif français. Le Japon a posé les fondations juridiques d’un renseignement partagé entre l’État et les entreprises ; la France dispose de capacités de détection plus anciennes mais tarde à étendre le périmètre des entités régulées.1,2 Ce troisième article examine ce que les deux dispositifs ne couvrent pas encore, et ce que la France peut en retenir.
L’essentiel
- Dans les deux pays, l’angle mort principal est le même : les attaques commencent de plus en plus souvent hors du périmètre réglementé (sous-traitants, filiales étrangères, salariés contactés sur des plateformes grand public).
- Les deux pays ont confié le contrôle de leurs pouvoirs les plus intrusifs à des autorités administratives plutôt qu’à un juge, et ce choix reste contesté au Japon.3
- La réciprocité entre l’État et les entreprises, et le nombre d’analystes disponibles, décideront davantage du succès que les textes eux-mêmes.1,4
1. Les angles morts
Le périmètre réglementé ne correspond plus au chemin des attaques
Les cas japonais les plus graves n’ont pas commencé chez un opérateur régulé. Le vol DMM Bitcoin a débuté par un faux recrutement sur LinkedIn visant un salarié de Ginco, éditeur de logiciels de portefeuilles de cryptomonnaies ; le groupe BlackTech a compromis des routeurs de filiales étrangères pour remonter vers les sièges.5,1 Le rapport de Recorded Future identifie cinq voies d’accès probables qui échappent à l’obligation de déclaration : filiales étrangères, fournisseurs non désignés, salariés individuels, plateformes grand public et infrastructures d’hébergement éphémères.1 Mieux protéger le cœur du système pourrait déplacer la menace vers sa périphérie. La même logique vaut en France, y compris après NIS2, qui ne couvre ni les individus ni les plateformes utilisées pour le premier contact.
La réciprocité public-privé n’est pas garantie par la loi
L’adhésion au conseil japonais de partage d’informations est volontaire. Les entreprises n’y contribueront réellement que si l’État leur renvoie des informations utiles, rapidement.1 Une loi peut imposer de déclarer ; elle ne peut pas imposer la confiance. La tradition japonaise de circulation de l’information entre l’État et les entreprises est ici un atout possible, mais elle repose sur des relations informelles de confiance au sein des réseaux industriels : rien ne garantit qu’elle se transpose d’elle-même à un cadre obligatoire et contrôlé par l’État. La France rencontre la même difficulté : l’obligation de déclaration pèse sur les opérateurs, mais la qualité du retour d’information de l’État reste difficile à mesurer de l’extérieur. Ce point mériterait des indicateurs publics dans les deux pays.
Un contrôle administratif, pas judiciaire
Le Japon comme la France ont confié le contrôle des pouvoirs les plus intrusifs à des autorités administratives indépendantes plutôt qu’à un juge. Ce choix favorise la rapidité, mais l’efficacité réelle du contrôle dépendra des moyens d’accès technique dont disposeront ces autorités. La commission japonaise n’a que quelques mois d’existence : ses premiers rapports à la Diète seront un indicateur important.
Au Japon, la réforme a d’ailleurs été contestée. Dans un avis du 12 mars 2025, une association d’avocats engagée, le Jiyū Hōsōdan (Association des juristes pour la liberté), soutenait que même la collecte de données dites techniques porte atteinte au secret des correspondances, regrettait l’absence de mandat judiciaire et jugeait la commission de contrôle trop proche de l’exécutif. Elle voyait aussi dans la neutralisation de serveurs étrangers une forme d’attaque préventive difficilement compatible avec le pacifisme constitutionnel.3 Ces critiques émanent d’une organisation militante et ne représentent pas l’ensemble de la profession ; elles montrent toutefois que la légitimité du dispositif reste discutée.
Les ressources humaines
Le principal obstacle cité par les analystes japonais est la pénurie de spécialistes, qui doivent de surcroît maîtriser le renseignement, la diplomatie et les questions militaires. L’ampleur exacte de la pénurie est difficile à établir : une enquête de l’organisation de certification ISC² prévoyait dès 2016 un déficit d’environ 170 000 experts à l’horizon 2024, et le ministère japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie l’estimait en 2020 à environ 190 000 personnes. Ce ministère s’est fixé pour objectif de doubler d’ici 2030 le nombre de spécialistes enregistrés à haut niveau de compétence, pour atteindre 50 000.4 La France a affiché, à l’occasion de la Revue nationale stratégique 2025, l’ambition de devenir « le plus grand vivier de talents cyber d’Europe », ce qui signale le même besoin.6 Les textes réglementaires des deux pays sont détaillés ; les effectifs nécessaires pour exploiter les données qu’ils produiront le sont beaucoup moins.
Treize mois de déclarations sans l’outil prévu pour les recouper
Jusqu’en novembre 2027, l’État japonais disposera des déclarations des victimes mais pas de l’analyse du trafic, qui est la source la plus utile pour repérer une campagne avant qu’une victime ne soit identifiée. Les adversaires connaissent ce calendrier public.
Une traduction juridique encore approximative
Il n’existait pas, en septembre 2026, de traduction anglaise officielle des deux lois.1 Les analyses étrangères, y compris celle qui a servi de base à cette série, reposent sur des traductions automatiques. Les entreprises étrangères ayant des filiales au Japon doivent donc faire vérifier leurs obligations par des juristes japonais.
Une transposition prise en otage par un autre débat
Le retard de la transposition de NIS2 ne tient pas au fond du texte, adopté à l’unanimité en commission, mais à l’article 16 bis sur le chiffrement, qui oppose le Parlement et les services de renseignement.7,8 Pendant ce temps, environ 15 000 entités restent sans cadre stabilisé et sans calendrier de mise en conformité définitif.9 Le retard a désormais un coût juridique et financier : la Commission européenne a saisi la Cour de justice de l’Union européenne en juillet 2026, et l’examen du texte en séance a de nouveau été reporté en octobre, sans nouvelle date.10,11
La dépendance au renseignement commercial
Une grande partie de l’analyse publique de ces dispositifs provient d’éditeurs privés de renseignement sur les menaces. Le rapport de Recorded Future est rigoureux (niveaux de confiance explicites, limites des sources signalées en note), mais sa conclusion, selon laquelle le suivi d’infrastructures et l’analyse de trafic apporteront la plus grande valeur d’alerte, correspond à son cœur de métier.1 Les États gagneraient à publier davantage leurs propres évaluations.
2. Enseignements pour la France
- Mesurer la réciprocité. L’ANSSI pourrait publier, dans son panorama annuel, des indicateurs sur les alertes adressées aux entités régulées : nombre, délai entre la détection et l’alerte, part des alertes jugées utiles par leurs destinataires. Ces indicateurs nourriraient la confiance dont dépend la qualité des déclarations.
- Relier intelligence économique et cybersécurité. Le Japon a placé sa cyberdéfense dans le prolongement de sa sécurité économique. En France, les services chargés de la sécurité économique et l’ANSSI gagneraient à croiser plus systématiquement l’analyse des dépendances (fournisseurs, sous-traitants, actionnaires) et celle des indicateurs techniques.
- Traiter la périphérie par le contrat. Les entités régulées peuvent dès maintenant imposer à leurs sous-traitants et à leurs filiales étrangères des clauses de notification d’incident et de conservation des preuves, sans attendre la loi. Les centres régionaux de réponse aux incidents peuvent relayer cette démarche auprès des petites structures.
- Faire vivre la coopération bilatérale. Les consultations cyber franco-japonaises pourraient inscrire à leur ordre du jour l’échange d’indicateurs techniques et le retour d’expérience sur la première année de la cyberdéfense active, en associant l’Union européenne pour les sujets qui relèvent de sa compétence.
- Dissocier les débats. Le cas français montre le coût d’un texte de résilience bloqué par une controverse sur le renseignement ; le Japon a traité la question de la collecte au sein même de sa loi-cadre, avec des garde-fous techniques explicites.
Indicateurs à suivre
- Japon : les premiers rapports de la commission de contrôle à la Diète ; le nombre de déclarations d’incident reçues et d’alertes renvoyées aux opérateurs ; l’entrée en vigueur effective de l’analyse des données de communication, au plus tard le 23 novembre 2027 ; les premières mesures de neutralisation rendues publiques.
- France : l’adoption de la loi Résilience et de ses décrets d’application ; l’enregistrement des entités soumises à NIS2 ; l’évolution des chiffres du panorama annuel de l’ANSSI ; l’issue de la procédure engagée devant la Cour de justice de l’Union européenne.
Conclusion
Le Japon a posé en moins de quatre ans les fondations juridiques et institutionnelles d’un renseignement cyber partagé : obligation de déclarer, cadre de partage, centralisation de l’analyse et contrôle indépendant. C’est un changement de doctrine considérable pour un pays dont la Constitution protège strictement le secret des correspondances et limite l’emploi de ses forces armées. L’édifice reste pourtant à bâtir. Jusqu’en novembre 2027, l’État japonais recevra des déclarations sans disposer de l’outil d’analyse du trafic prévu pour les exploiter ; et même ensuite, la qualité du renseignement dépendra moins des textes que de la confiance entre administrations et entreprises, et des femmes et des hommes capables de relier des signaux dispersés.
La France a construit autrement, par étapes successives, et dispose depuis plusieurs années de capacités de détection et d’entrave que le Japon commence seulement à se donner. Elle fait cependant face à la même difficulté de fond : les attaques empruntent de plus en plus des chemins situés hors du périmètre réglementé, et le partage d’informations ne vaut que s’il circule dans les deux sens. Observer la mise en œuvre japonaise au cours des prochains mois, en particulier le premier rapport de sa commission de contrôle et l’entrée en vigueur de l’analyse des données de communication, offrira à la France un point de comparaison utile, au moment où elle doit elle-même achever la transposition de la directive NIS2.
Dans la même série
- Cyberdéfense active au Japon : une loi qui pose les fondations juridiques du renseignement partagé
- Japon et France : deux chemins vers une cyberdéfense active
- Japon et France : les angles morts partagés de la cyberdéfense (vous lisez cet article)
- Regard de terrain : l’évolution du cadre de sécurité économique au Japon (à paraître)
Sources
- Recorded Future, Insikt Group, Japan Adopts Proactive Cyber Defense Strategy, rapport CTA-2026-1008, 8 octobre 2026 (diffusion libre), recordedfuture.com (version PDF : assets.recordedfuture.com)
- Next, inscription du projet de loi Résilience à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale, article du 22 septembre 2026 mis à jour le 6 octobre 2026 (report de l’examen) : next.ink
- Jiyū Hōsōdan, avis d’opposition au projet de loi de cyberdéfense active, 12 mars 2025 (en japonais) : jlaf.jp
- Nippon.com, « Cybersécurité : comment le Japon passe en mode « guérilla numérique » » (version anglaise : « New Legislation Signals Japan’s Shift to « Active » Cyber Defense »), 2025, article traduit du japonais : nippon.com
- FBI, attribution du vol DMM Bitcoin à TraderTraitor, 24 décembre 2024 : fbi.gov
- Next, Revue nationale stratégique 2025 et ambition en matière de talents cyber, 16 juillet 2025 : next.ink
- LCP, « Cybersécurité : pourquoi la France a-t-elle autant tardé », 4 octobre 2026 : lcp.fr
- Next, adoption du projet de loi Résilience en commission spéciale, 11 septembre 2025 : next.ink
- Commission supérieure du numérique et des postes, communiqué du 18 mars 2026 (document hébergé par Next) : next.ink
- Commission européenne, « La Commission saisit la Cour de justice d’un recours contre l’Irlande, l’Espagne, la France et les Pays-Bas pour défaut de transposition des règles en matière de cybersécurité », 8 juillet 2026 : digital-strategy.ec.europa.eu
- Leto, « NIS 2 : l’Assemblée nationale reporte de nouveau l’examen du projet de loi Résilience, sans nouvelle date », octobre 2026 : leto.legal
Les analyses et opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de l’Institut des hautes études de la défense nationale.

